navo est l'auteur de bref, de bloqués et de serge le mytho

Navo : “La chance respecte ceux qui la respectent”

On a reçu Navo, auteur et humoriste. Encore peu connu du public, il est pourtant l’architecte des plus gros succès de l’entertainment français des dernières années. Inventeur et auteur de la série Bref. interprétée par Kyan Khojandi, succès retentissant et grande première des formats courts à la française, il récidive avec Bloqués dans laquelle Orelsan et son pote Gringe subliment avec panache les déboires de notre génération. La série a d’ailleurs révélée notre cher Serge le Mytho a.k.a. Jonathan Cohen (un film serait dans les tuyaux). En tant qu’auteur il travaille aussi sur scène et accompagne Kyan Khojandi et Shirley Souagnon dans l’écriture et la direction artistique de leurs spectacles respectifs…

Navo, si tu devais donner un nom ou un superlatif à ton humour tu le qualifierais comment ?

Je sais pas trop, ça change, ça varie selon les personnes avec qui je travaille, les supports, les médias. Du coup je n’ai pas un humour type, c’est un humour qui s’adapte !

Du coup tu t’arrêtes à chaque fois aux interlocuteurs que tu as en face de toi… T’es une sorte de caméléon ?

Ouais enfin ce serait prétentieux de dire caméléon. ça fait un peu trop stylé « Je suis Jarod le Caméléon » (rires). Mais je m’adapte, j’essaye toujours de m’adapter. Si on rigole ensemble et qu’après tu m’emmènes dans ta famille, on ne va pas rigoler pareil, je pense que c’est le meilleur moyen de connecter avec les gens, il ne suffit pas de faire des blagues comme un gros lourd. Si t’adores les jeux de mots et que tu fais ça tout le temps, alors t’es lourd 80% du temps, même si parfois avec tes potes ça marche très bien. S’adapter, c’est une question de respect, c’est une façon de te connecter avec les gens.

Imagine qu’Arthur te demande de participer à « Vendredi tout est permis »… tu le fais?

Ah non…

Mais si t’es obligé de le faire ?

Alors, Arthur il est pas bête, donc je ne pense pas qu’il m’inviterait, mais si il voit un potentiel en moi pour l’émission et que je suis obligé de le faire, eh bien je me mettrais à parler très fort et à rire très fort, je trouverais le truc quoi.

En fait c’est plutôt ça qui m’embête, comme on est dans une ambiance où, en gros, il faut donner l’impression à tous les spectateurs qu’on est tous ensemble à l’apéro avec eux, alors il faut beaucoup, beaucoup rire des blagues des autres, alors que mon problème c’est que je ne ris pas beaucoup, même quand je trouve que quelque chose est super drôle… en général ça me fait sourire.

Après, les trucs comme « Vendredi tout est permis » ça se fabrique comme un « Ocean’s Eleven » ou un « Avengers » : finalement tu peux te retrouver dans un rôle qui est plutôt celui d’un Jean-Luc Lemoine ou par définition il est le mec pince-sans-rire, qui se marre pas, c’est juste qu’il faut jouer ce jeu là.

Au départ je dis « On va pas écrire pour l’instant, on va traîner dans les rues et on va boire des coups, on va jouer à la console pendant trois semaines. »

Navo

A tes débuts tu as commencé dans le rap avec Kheiron…

Ouais, là pour le coup on rigolait pas, on prenait ça au sérieux. A une époque on a fait une mixtape qui s’appelait « l’Union fait la force », c’était la mode des mixtapes, à l’époque des cassettes qu’on imprimait et qu’on allait essayer de foutre dans les petites boutiques spécialisées à Châtelet. A ce moment là, le bon délire c’était de réussir à faire des feats et on a réussi à sortir cette fameuse mixtape de featuring, et comme les gens qui sont dedans étaient connus ou sont devenus connus c’est dispo sur internet maintenant.

Donc si tu tapes « l’arcan rap » tu peux trouver quatre ou cinq morceaux sur Dailymotion parce que c’est des featuring avec Sniper et La Clique.

Qu’est ce qui t’animait quand tu faisais du rap ?

On était plutôt à l’époque ou on divisait le rap en deux catégories. Nous on était plutôt du côté conscient de la force. Si on avait été de la même génération je pense qu’on aurait traîné avec Bigflo & Oli, ça aurait été nos gars sûrs (rire).

Aujourd’hui comment tu fais la part des choses entre le fait de faire du divertissement et ta part consciente ?

C’est pas opposé de vouloir faire rire les gens et de vouloir que le monde aille mieux.

Par exemple pour moi le journalisme et le stand-up ne sont pas du tout opposés.

La seule opposition c’est qu’en France on a tendance à considérer que le journaliste ne doit pas exister en tant que personne, il doit être une espèce de truc qui survole les gens et qui observe les gens, alors que le stand-up ça parle plutôt de celui qui en fait. Mais au final l’œil que tu dois avoir sur la société et le fait d’exprimer des idées c’est assez proche entre le journalisme et le stand-up.

Tu as un exemple ?

Si tu prends le dernier Netflix de Shirley Souagnon, elle vient pour expliquer qu’il y a de l’homophobie en Haïti, c’est une espèce de journalisme Gonzo tu vois. C’est pas forcément sur de l’actu, c’est sur le monde en général. Il y a parfois plus d’infos et de journalisme dans un stand up de Haroun ou de Fary que dans une vidéo de Brut. ou sur des capsules de ce genre.

Toi tu es auteur mais tu n’as jamais voulu devenir humoriste ?

C’est pas que ça ne m’intéresse pas, je monte sur scène, je fais des plateaux, je fais toutes les premières parties de Kyan, je faisais pas mal les soirées « première fois » de Yassine (Bellatar). En fait c’est juste que je monte quand il y a des copains. Je suis là, je bois deux bières je les regarde jouer et je me dis : allez. Mais pour l’instant mon analyse c’est que j’ai pas la force de construire un spectacle entier, puis de le défendre plusieurs soirs par mois ou par semaine si ça se passe bien. Je suis très content d’accompagner les autres dans cette démarche. Mais la faire pour moi même j’ai la flemme.

Justement c’est pas parce que t’as vu plein de gens faire cette démarche comme Kyan Khojandi ?

Non, je pense que c’est parce qu’on ne part pas des mêmes endroits. On n’a pas les mêmes besoins. En tout cas il y a certains besoins que les artistes ont et que moi je n’ai pas. Je pense qu’il y a toujours une blessure qui fait qu’à un moment tu as quand même envie qu’on t’applaudisse.

Tu ne penses pas que c’est le cas de tout le monde ?

Moi je m’en fous qu’on me le dise. Quand je survole un peu le public j’ai tendance à me dire « mais je ne les connais pas », il y en a la moitié qui votent FN là dedans. Pourquoi est ce que je serais content qu’ils applaudissent ? Je préfère le retour des gens que j’apprécie que le retour d’inconnus.

Quand je monte j’ai jamais le trac, parce qu’en gros je m’en fous de leurs avis. Donc s’ils ne sont pas contents je dis ‘Tant pis pour moi et tant pis pour eux » mais pour moi c’est comme des « dates » il y a des gens qui sont hyper stressés avant un rendez vous, qui sont hyper stressés pendant le rendez vous, et qui sont pleins de regrets après le rendez vous. Moi je vais au rendez vous c’est tout. On verra bien ce qui se passe.

Et puis l’autre point c’est que le fait d’être connu ça m’angoisse pas mal. Je préfère que personne tous les deux jours me reconnaisse en me disant « J’ai adoré la deuxième minute de l’épisode 76 de Bloqués que genre le mec qui veut faire une photo parce qu’il connaît Bref. Et qui se barre en courant comme si il avait volé ton âme.

Je trouve que je suis au bon endroit, je me fais suffisamment reconnaitre par des gens justement qui ont des bonnes raisons de me connaître.

On a écouté ton podcast « Radio Navo », c’est un excellent jeu de mot…

J’y avais même pas pensé. Je m’en suis rendu compte après coup. Maintenant j’assume  mais je suis obligé d’expliquer que ce n’est pas du parasitisme de Radio Nova sinon j’aurais parasité une radio bien plus puissante (rire).

C’est très compliqué d’écrire pour quelqu’un qu’on connait pas ou peu ? Il faut s’approprier la culture de l’autre ?

Oui. Enfin quand je travaille avec Shirley je ne suis pas là en train de porter du Wax (rire), je dis pas le « N word ». Mais au delà de la culture il faut t’imprégner de l’autre, surtout de la personnalité de l’autre, de son passé, de ce qui le caractérise et de ce qui fait son originalité dans le monde. Parce que c’est ça la quête suprême, c’est de trouver ce qui nous définit et du coup sera original à regarder. La plupart du temps les mécaniques sont réutilisables mais les blagues en elles mêmes ne sont utilisables qu’avec les gens avec qui je les écrit.

Donc il faut de la patience ?

C’est surtout l’autre qui doit être patient. Au départ je dis « On va pas écrire pour l’instant », on va traîner dans les rues et on va boire des coups, on va jouer à la console pendant trois semaines. Tu prends du temps avec la personne pour mieux la comprendre, tu discutes de choses légères ou importantes, tu essaies de comprendre le truc. Mais j’ai du mal à écrire avec des gens qui n’écrivent pas du tout. Mon kif c’est d’écrire pour des gens comme Kyan ou Shirley qui, en vérité, n’ont pas besoin de moi.

C’est beaucoup beaucoup de discussions. Dans le cas de Kyan une session d’écriture c’est : je me pointe en début d’après midi, on discute jusqu’à 18 heures et de 18 heures à 18 heures 27 on écrit.

L’un comme l’autre on se stress plus du tout, on se dit « bon on a un truc à écrire pour lundi » on est samedi et si toute la journée on fait rien on a pas l’impression de pas avancer. Il y a toujours un moment le dimanche à 18 heures ou on dit bah voilà ok c’est bon c’est ça, et là on peut écrire pour de vrai.

Est ce qu’il faut être le plus relax style cool possible pour écrire pour trouver des idées pour écrire ?

Ça dépend des gens. L’exemple que je prends souvent c’est Davy Mourier qui est un auteur de BD qui fait aussi du one man et qui se lève tous les matins pour écrire. Comme Bernard Werber il y a des gens comme ça ils écrivent 4 heures d’affilées alors qu’il y a d’autres auteurs qui vont dire « bah non moi je marche au bord de mer, un jour j’ai une idée qui me vient et je l’écris pendant 20 minutes sur la terrasse d’un café ». Prends Bernard Werber (romancier) lui se lève BAM devant son ordi, il tape pendant quatre heures et il garde ce qui est bien.

Dans le cas de Kyan une session d’écriture c’est : je me pointe en début d’après midi, on discute jusqu’à 18 heures et de 18 heures à 18 heures 27 on écrit.

Navo

Est ce qu’on a tort d’isoler l’écriture humoristique de l’écriture littéraire par exemple, ou même journalistique ?

Non je n’ai pas l’impression qu’on soit isolé. En l’occurrence tu vois par exemple Blanche (Gardin) quand elle sort un livre, ou Pierre Desproges ou San Antonio (Fréderic Dard). Je pense pas que que ça puisse être séparé.

Moi je viens du rap. Quand tu regardes les Victoires de la musique ça n’a pas de sens d’avoir un « meilleure musique urbaine » alors que tous les autres morceaux c’est aussi du rap. Sinon ils devraient faire un prix « meilleur morceau pas urbain » et appeler ça les « victoires de la musique urbaine » en fait… (rire).

Comment tu considères Bref. aujourd’hui ?

En fait Bref. ça m’a donné la carte.

Avant ça je me disais « ce serait bien que les gens se rendent compte que je suis fort ».

Et au moment de Bref. c’était juste assez de visibilité pour montrer aux gens ce qu’on était capable de faire. Et c’est justement tombé sur le truc dans lequel on a mis le plus de coeur à l’époque parce que c’était une occasion de dingue et qu’on s’est donné à 100% avec Kyan.

A ce moment là il y a eu un tel alignement de planètes que du coup on a eu ce que j’appelle « la carte » et donc maintenant quand je dis « j’ai une idée » bas il y a des gens qui m’écoutent : je pense pas qu’avant Bref. si j’avais pitché « on va mettre deux mecs sur un canapé » avec Bloqués on nous aurait écouté (rire).

Tu as dit cette phrase « la chance respecte ceux qui la respectent » ça paraît simple…

C’est venu d’une master class qu’on a faite avec Kyan après Bref. au Canada. Du coup on savait pas trop quoi dire, parce qu’on avait un peu l’impression qu’après Bref. les gens voulaient savoir comment on avait fait, sauf que ça sert à rien, on pourra pas spécialement le reproduire, à la limite ceux qui peuvent l’étudier c’est pas nous. Du coup pour cette master class on est parti sur des conseils d’écriture et pas « voici comment avoir le succès en 5 clés » (rire). Et parmi les conseils il y en avait un, c’était : « Ayez de la chance ».

A priori dans notre société on a à peu près les mêmes chances, et donc ce qu’on disait c’est que si tu fais le maximum tout le temps alors au moment ou tu auras de la chance tu respecteras la chance. En prenant en compte que tu ne sais pas quand la chance arrive.  Donc ça veut dire qu’il vaut mieux faire les choses à fond tout le temps au maximum et que c’est comme ça que tu respectes la chance.

Merci Navo, tu as une actu ?

Première partie de Kyan pour la reprise de son spectacle à la rentrée, en tournée aussi et d’autres projets secrets défense… Non en vrai on essaie de faire le film Serge le Mytho et on verra bien si ça se fait.

 

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