Lenny Mbunga « Aujourd’hui l’Afrique a encore une image de paillasson du monde »

lenny Mbunga

Lenny Mbunga, l’humoriste qui n’aime pas qu’on dise de lui « qu’il est engagé » se livre sur ses combats et ce qui l’a amené à parler différemment du racisme et de l’Afrique. Celui qui disait il y a encore un mois qu’il fallait « combler le manque de connaissance sur l’Afrique » à nos confrères du Point développe une pensée singulière sur la question. Très proche de la nouvelle génération des standupers qui réussissent à élargir les plates bandes traditionnelles de l’humour, Fary en tête, il nous livre sa pensée singulière dans le podcast LOL ME TENDER et une interview à découvrir d’urgence.

Avant, tu te faisais appeler Lenny Harvey, pourquoi ?

Je ne sais pas si tu te souviens d’une série à l’époque qui s’appelait « Racine », une série tirée du bouquin du même nom sur l’esclavage que je regardais quand j’étais petit. On suit le parcours d’un homme, Kunta Kinte, qui a été enlevé de Guinée en Afrique et amené jusqu’aux Etats-Unis. On retrouve sa famille sur plusieurs générations, jusqu’à son dernier descendant qui a notamment écrit la biographie de Malcolm X. Et dans une de ses générations il y a un type qui portait le nom de Tom Harvey. Pour moi, Tom Harvey, c’était le père de famille idéal, comme ceux qui parlaient de Charles Hingalls à l’époque (RIRE). C‘était un homme noir et droit qui savait parler aux blancs avec dignité dans une époque pas facile.

Et donc au départ j’ai commencé avec le nom de Lenny Harvey puis changé pour mon vrai nom en 2016, juste après Harvey Weinstein (RIRE).

Est ce que ton envie d’écrire sur le racisme a quelque chose à voir avec le fait que tu viennes de Nice ?

Pas vraiment ! Je crois que c’est le cas pour beaucoup de noirs qui viennent de province, en tout cas de ma génération : il y a ce truc ou, quand tu es le seul noir, tu deviens vite la mascotte du groupe. J’avais déjà quelque chose de différent. Donc au lieu de me dire “je sors du lot donc automatiquement je vais être une victime”, en fait j’ai fait l’inverse. J’ai réussi à dicter la manière dont je sentais les choses aux autres.

Donc effectivement j’ai eu le droit à toutes les vannes du monde : « Lenny, souris ! On te voit pas dans le noir », de la part des enfants, mais aussi des profs ou des accompagnants scolaires. Tu imagines quand, à 14 ans, mon moniteur de Snow, après qu’un objet ait disparu, me dit : «  C’est pas Lenny il est blanc comme neige ». En fait c’est insidieux, tu le prends comme une vannes tu ne te dis pas que c’est du racisme…

Sauf que tu en prends conscience après coup. Parce que jamais on est venu me voir en me disant « sale nègre ». Sauf une fois, à Paris ou en Bourgogne, quand un skinhead défoncé me disait « je me fais le petit nègre ». C’est plutôt en arrivant à Paris que j’ai connu le racisme.  

« Aux Etats-Unis ça se fait beaucoup d’inviter une première partie humour avant un concert »

Lenny Mbunga

Au PSG, par exemple, chez les ultras dont j’ai fait partie. Mais ça c’est lié à la ville, pour moi le Parc des Princes c’est la composition politique de la ville : tu as une tribune familiale, très bobo, très branchée, la tribune présidentielle avec les gens très riches, puis la tribune de Boulogne fondée par des fils d’ouvriers dont le discours à l’époque était clairement « nos parents se font voler leurs boulots par les étrangers ». De l’autre côté tu as Auteuil, tourné sur la mixité qui disait plutôt « Paris c’est aussi la banlieue ». Donc pour moi si tu veux savoir comment est ta ville tu peux regarder ton stade. Surtout en termes de tolérance.

Effectivement, et ça bouge, aujourd’hui le président du PSG est arabe.

Oui enfin quand il a de l’argent, il est plus arabe.  Quand t’as de l’argent tu n’as plus de couleur, demande aujourd’hui à Beyonce et Jay Z : est ce que vous êtes noirs ? Ils te répondront que dans leur chanson oui, mais dans la vie c’est plus le cas depuis longtemps.

Il y a une phrase tirée du livre « Marianne et le garçon noir » que tu as lu et que j’aimerais te citer c’est « Après tout être noir ça se vit ça ne se raconte pas ». Ça t’évoque quoi ?

Petit devant la bibliothèque de mon père je voyais la biographie de Malcolm X, c’est un bouquin que je regardais un peu gêné en ricanant sans trop en comprendre la portée. Il y  avait aussi des livres sur Patrice Lumumba. Mais c’étaient des choses que je photographiais sans saisir l’essence politique de ce qu’ils contenaient. Puis, à 7-8 ans, cette conscience là s’est développée mais elle n’était pas liée à ce que je fais aujourd’hui, à savoir de l’humour. C’était le panafricanisme d’un côté et l’humour de l’autre, tu vois ? Comme deux univers bien distincts.

Tu n’aimes pas trop qu’on dise de toi que tu es un humoriste engagé. Pourquoi ?

Pour moi l’engagement et l’humour sont aujourd’hui forcément liés mais je n’aime pas qu’on dise que je suis « engagé » au sens ou on parle de sensibilité dans l’humour, de choses qui touchent le public et qui me touchent, mais ce n’est pas de l’engagement. C’est quelque chose que te touche, même physiquement, pour pouvoir vivre avec il faut en faire quelque chose. Ça n’empêche pas que tu puisses faire de l’humour avec des messages forts, en fait c’est ce que je fais mais je n’aime pas qu’on me colle cette étiquette d’humoriste engagé. Parce que quand tu vois des gens vraiment engagés tu te rends compte de la différence entre ce qu’on fait.

Comme qui ?

Dans un de mes sketchs je parle de mon excursion à la Fac de Paris 8, au moment ou elle était occupée par des migrants. Et là tu tombes sur des mecs d’associations, des vieux, et tu te rends compte de ce qu’est vraiment l’engagement. Des vieux français, blancs, qui donnent de leur temps, qui pourraient profiter de leur retraite, ou des étudiants, qui donnent des cours de français, de droit, qui font de la nourriture… pour moi ça c’est vraiment de l’engagement.

Là je viens de voir le documentaire « libre » de Michel Toesca. Ça, c’est de l’engagement. Donc moi ce sont des choses qui me touchent mais je ne vois pas vraiment comme quelqu’un d’engagé.

Est ce qu’on peut faire un parallèle entre les violences policières en France et aux Etats-Unis selon toi ?

Beaucoup diront que non car ce n’est pas la même histoire politique et sociale, mais dans les faits c’est très proche. Dans mon spectacle je dis que tant que la situation ne s’améliore pas en Afrique, ça ne s’arrangera pas ailleurs. Moi je suis persuadé que tant qu’on n’aura pas une Afrique forte, des pays africains forts, alors partout dans le monde ce sera la merde pour les noirs.

Aujourd’hui c’est le cas : en Amérique du sud, au Brésil, aux Etats-Unis, en Europe, en Asie, partout c’est la merde pour les noirs. L’image c’est quelque chose d’extrêmement important. Aujourd’hui l’Afrique a une image de paillasson du monde pour moi. Elle ne sera pas bien traitée tant qu’elle n’aura pas d’argent à cause de cette image. Donc il faut commencer par changer ça. On en parlait avec mes frères et on avait eu une phrase assez cool, je disais « pour moi l’Afrique c’est comme une maison, et au lieu de tous manger à la même table on est tous entrain de s’engueuler ». Forcement tu vas manger chez les autres. Sauf que dans les autres maisons tu vas manger les restes des autres. Par contre quand les autres viennent chez toi tu continues de sortir les couverts, la vaisselle, les belles assiettes.

Ce sont des sujets que tu abordes dans ton spectacle « Diasporalement votre » Lenny Mbunga, quelles sont les réactions du public ?

En général ils me disent qu’ils ont appris pas mal de choses, c’est satisfaisant pour moi. Ou que c’est bien d’entendre parler de ses thèmes d’une nouvelle façon…

Mos Def t’aurait appelé pour faire sa première partie en France ?

En fait il a appelé la production de Fary (JMD production), et c’est Fary qui m’a introduit. On était dans une toute petite loge à l’Elysée Montmartre. Et là on voit les américains débarquer, hyper détendus, nous on était un peu timides mais eux pas du tout. Et moi en fait je déteste jouer devant des gens debout en mode concert. Mais là je me dis « il y a un truc à faire ». C’est Mos Def, un pote de Dave Chapelle, ils ont l’habitude. Aux Etats-Unis ça se fait beaucoup d’inviter une première partie humour avant un show. Et ça c’est super bien passé.

Tu as aussi fait la première partie de Lauryn Hill à l’improviste ?

Non le pire c’est que c’était pas improvisé ! Tout était prévu on avait les contrats et tout… Tout le monde était là à l’heure sauf elle. C’est une diva que veux-tu. Mais le lendemain elle a assuré son show avec un spectacle de folie. Par contre avec Fary on a préféré pas rejouer car la salle était encore vide à 21h (rire).

Vous pourrez retrouver Lenny Mbunga pour son spectacle « Diasporalement votre » à partir de fin septembre au BO saint Martin les jeudis, vendredis, et samedis soirs à 21h30.

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